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  [Salon]
Bruno Jarrosson, sur la dictature du temps
La vie devant soi

par Anick Perreault-Labelle

La course contre la montre est certainement devenue la plus éreintante des épreuves sportives! Les semaines ne comptent pas assez d’heures pour caser boulot, popote, amis, sport, cinoche, ménage et quoi encore! Sans compter tous ces projets qui nous tiennent réellement à cœur et qu’on reporte aux calendes grecques faute de temps, comme se mettre à la peinture ou faire le tour de la parenté. Le Français Bruno Jarrosson remet les pendules à l’heure avec l’ouvrage Briser la dictature du temps : comprendre ce qu’est le temps pour mieux vivre (Maxima, 2004). Ce consultant, ingénieur de formation et professeur en philosophie des sciences, y rappelle notamment que le temps ne peut pas manquer. «Nous pouvons perdre notre famille, notre boulot ou notre santé mais, aussi longtemps que nous serons vivants, nous aurons toujours du temps», écrit l’auteur. Pour avoir l’impression d’en avoir assez, il nous suggère de vivre au temps présent, de faire des choses qui ont du sens pour nous et… d’oublier tout le reste, y compris l’avenir! Les vendeurs de régimes de retraite risquent de ne pas aimer…

Pourquoi a-t-on l’impression de manquer de temps?
Parce que c’est vrai : nous manquons de temps! Cette situation est due en partie à la technologie : par exemple, le fait que les avions existent nous donne l’idée et le goût de voyager, la présence de la télévision nous rappelle qu’il y a peut-être des émissions à ne pas manquer, etc. Mais la technologie n’explique pas tout : don Juan lui-même aurait sûrement voulu avoir plus de temps pour connaître toutes les femmes qu’il a désirées!

Pourquoi écrivez-vous alors qu’on ne peut pas manquer de temps?
Dire qu’on manque de temps est une fausse piste : nous manquons de temps parce que nous désirons la vie que nous ne possédons pas plutôt que d’apprécier celle que nous avons entre les mains. Les livres sur la gestion du temps adoptent souvent le vocabulaire de ceux sur la gestion de l’argent : il faut en gagner, l’économiser, etc. Mais le temps ne se met pas de côté comme des dollars : vous n’en aurez pas plus si vous faites les choses plus vite. Par exemple, certains dorment moins afin de passer plus d’heures au bureau et, après, ils s’étonnent d’avoir du mal à travailler!

C’est un peu contre-intuitif : n’est-ce pas évident que, si je veux sortir avec mes amis après le travail, je vais essayer de gagner du temps en accomplissant mes tâches plus rapidement?
Si vous vivez mieux en faisant votre besogne plus vite et en allant rejoindre vos copains après, c’est parfait. Mais si cela vous donne l’impression d’avoir mal travaillé, ce qui vous rend de mauvaise humeur et, qu’au final, vous vous disputez avec vos amis, c’est moins bien! Il ne s’agit pas de gagner ou de perdre du temps, mais plutôt de bien l’utiliser et de bien le vivre. Puisque le temps est toujours avec nous, il faut toujours en être ravi et se faire une amie de chaque seconde.

Comment peut-on y arriver?
Il faut devenir responsable de la gestion de notre temps et faire des choses qui ont du sens pour nous. Or, donner du sens demande du temps. Par exemple, une partie de soccer sera beaucoup plus sensée si j’ai pris le temps d’en apprendre les règles et les stratégies. De même, une personne donnera de la texture, du sens et du contenu à mon temps si j’ai auparavant passé du temps avec elle. C’est à nous de ne pas trahir le temps pour qu’il ne nous trahisse pas.

Mais on manque justement de temps pour s’intéresser aux gens ou aux choses autour de nous parce qu’il y a un tas d’activités qu’on n’a pas le choix de faire, comme travailler!
C’est vrai : si je souhaite garder mon emploi, je dois obéir à mon patron même si certaines de ses demandes me cassent les pieds. Mais une fois que j’ai accepté ces contraintes, la vraie question devient : comment est-ce que j’aime ce temps-là ou comment est-ce que je me débrouille pour que chacune de mes secondes soit une fête? Rien ne vous interdit de faire ce que vous avez envie de faire!

Vraiment? Les gens qui ont beaucoup de champs d’intérêt ne risquent-ils pas de manquer de temps pour faire tout ce qu’ils aiment?
En fait, si on aime beaucoup de choses, c’est encore plus facile de faire de chaque seconde une fête. Si je prends l’avion, par exemple, et que j’aime discuter avec mon voisin, faire des mots croisés, lire et regarder des films, je suis certain de faire un excellent voyage et de ne pas avoir l’impression de perdre mon temps!

On a aussi l’impression que le temps s’accélère et que tout va de plus en plus vite : avez-vous également une explication pour cela?
Nous ne parlons pas ici du temps des horloges, ou de celui qui est mesuré, mais bien du temps ressenti. Si nous avons l’impression qu’il passe plus rapidement qu’avant, c’est peut-être parce que, dans un monde où il y a de plus en plus d’informations, on est tenté de s’informer en vitesse, en perdant le contexte. Pour aller contre cette tendance, je ne lis jamais les articles de journaux qui sont très courts : ils n’ont pas de contenu, ne me donnent pas de sens et, donc, me font perdre mon temps.

C’est dangereux de croire qu’il faut nécessairement être rapide pour être productif.
Vous abordez aussi le monde du travail. Vous écrivez notamment que les travailleurs n’ont pas toujours à être productifs. Bien des patrons seraient en désaccord avec cette idée!
Dans notre société, la vitesse est bien, et la lenteur est mal. Pourtant, c’est dangereux de croire qu’il faut nécessairement être rapide pour être productif. La vitesse est davantage associée à l’action, tandis que la lenteur est plus liée à la réflexion. Or, dans les entreprises, il y a une dévalorisation de la réflexion. Mais quand quelqu’un commet une erreur, c’est souvent parce qu’il n’a pas assez réfléchi. En fait, on ne perd pas son temps quand on pense à sa tâche plutôt que l’accomplir : cela nous permettra peut-être de trouver une meilleure façon de travailler, ce qui deviendra générateur de vitesse. Les hommes ont changé le monde parce qu’ils ont réussi à réunir l’action et la pensée, c’est-à-dire qu’ils ont appris à agir de façon réfléchie. Mais la réflexion est angoissante, contrairement à l’action. C’est pour cela qu’on préfère agir, entre autres.

Manquer de temps et avoir un horaire chargé sont généralement bien vus dans l’entreprise. Vous, au contraire, semblez trouver cela contre-productif : pourquoi?
C’est très mauvais signe quand un patron a tellement de rendez-vous et d’activités qu’il manque de temps pour réfléchir sur la stratégie de l’entreprise ou être disponible pour ses employés. Croyez-vous que les dirigeants de General Motors ont assez réfléchi si la compagnie a une dette de 285 milliards de dollars? Pourtant, ils ont dû beaucoup travailler! Ils auraient peut-être dû mieux utiliser leur temps en travaillant moins et en réfléchissant plus. General Motors était le leader mondial de son secteur, et je suis certain qu’il employait des gens très doués et travaillants. Ce n’est pas normal que la compagnie se retrouve aujourd’hui dans une situation pareille.

Concrètement, comment s’opposer au culte ambiant de la vitesse et appliquer vos idées dans le monde d’aujourd’hui? En donnant plus d’importance au temps présent, et moins au futur?
Tout à fait. Nous sommes à l’origine de nos problèmes de temps. Pour les régler, il faut devenir responsable de comment on s’informe et être attentif aux situations présentes. Qu’on ait un ou dix rendez-vous dans une seule journée, l’important est d’être présent à celui qui nous occupe sans penser au prochain. Il faut donner du sens à notre temps en privilégiant la lenteur et la profondeur, et en évitant les pièges de la vitesse et de la superficialité.

Est-ce que la conception du temps est la même partout dans le monde?
Non. En Amérique du Nord, c’est l’avenir qui donne un sens au présent tandis qu’en Asie, c’est le passé. N’importe quel Chinois connaît sa généalogie sur 15 générations alors qu’au Japon, la première chose qu’on apprend aux enfants est leur ancêtre référent. Dans une certaine mesure, ils sont sur Terre pour finaliser la destinée de cet ancêtre : ils devront connaître sa vie et y référer la leur.
En Amérique du Nord, on agit plutôt en fonction de demain. Sur le plan individuel, cela peut mener à l’impression d’une trahison : on travaille pour son avenir dans la première moitié de sa vie puis, à un moment, on commence à se demander quand est-ce qu’on le vivra, cet avenir! C’est là qu’on réalise qu’on ne vit pas au présent parce qu’on sait seulement préparer demain. Ils sont d’ailleurs plusieurs à être désarçonnés quand ils atteignent la cinquantaine!

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